Hello,

Il y a quelques semaines de ça, j’ai participé à un petit concours d’écriture sur le forum de Warmania dont le thème était :

« Pour une poignée de dollars/pesetas/écus/crédits galactiques/nuyens/brillants/patates/etc. »

La seule condition à respecter, outre le thème, étant la longueur du texte : entre 750 et 1.000 mots. Un récit court donc.

Pour le coup, j’ai décidé de camper mon récit dans mon univers de Sandgrave. J’ai été inspiré en particulier par cette magnifique illustration de Lucas Torquato découverte un peu par hasard :

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Gardian of the Nile

Si vous avez le temps, n’hésitez pas à aller lire les textes des autres participants puis à voter pour vos textes préférés. 🙂

Sur ce, voici mon texte.


Pour quatre-vingt debens…

La place principale de la cité de Nebt-Het fourmillait d’activité. Des vendeurs à la peau bronzée ou foncée s’époumonaient derrière leurs étals pour vanter les mérites de leurs marchandises, tandis que des enfants au crâne entièrement rasé, à l’exception d’une mèche tressée, jouaient à se poursuivre et à courir entre les passants. Près de là, des chameaux à l’odeur répugnante traversaient la place, guidés par leurs maîtres, le dos chargé de ballots. Des gardes patrouillaient le secteur, lance au poing, pour surveiller le joyeux chaos habituel du marché et surtout décourager les éventuels voleurs.

Deux voyageuses venues d’une province voisine se frayèrent un chemin à travers la foule. Pour elles, la ville de Nebt-Het n’était qu’une étape de leur expédition et leur destination était encore loin. Mais avant de poursuivre leur route, elles avaient d’abord quelque chose à faire dans cette cité, ou plutôt une personne à rencontrer.

* * *

Assise sur un banc dans un jardin public, profitant de la fraîcheur offerte par l’ombre des acacias et des figuiers, Djesa retira quelques-uns de ses vêtements de voyage, ainsi que son foulard, dévoilant un crâne rasé et des yeux pourtourés de khôl. À côté d’elle, Hameti, son apprentie, en faisait de même en soupirant d’aise. Cette dernière n’ayant pas encore dépassé le statut de novice, elle avait toujours ses cheveux.

Contrairement au marché de la grande place, le jardin était un endroit paisible et reposant. Un coin de paradis naturel aménagé au cœur de la ville. En fermant les yeux, on percevait le parfum des jasmins, les clapotis des poissons dans le bassin et le son des insectes. On se laissait alors submerger par une sensation de calme et de sérénité. Bref, tout le contraire de ce qu’inspirait l’homme campé debout devant les deux femmes.
C’était un guerrier solidement bâti, aux vêtement sombres et à l’aura sinistre. Son visage était dissimulé par un masque de bronze poli à l’expression impassible. Même les reflets du métal étaient froids. Il s’appelait Ka-Hotep et c’était un ancien soldat de la garde personnelle du pharaon. Un mercenaire désormais. Et très doué si on en croyait les rumeurs.

– Savez-vous qui je suis ? demanda Djesa.
– J’ai entendu parler de vous… On vous appelle la prêtresse-guérisseuse du temple de Meshkenet, ou tout simplement  »la Thaumaturge ». Il paraît que vous accomplissez des miracles en soignant les malades et les blessés. Vous êtes venue de loin pour me voir, j’imagine que vous souhaitez louer mes services.
– En effet. Mon apprentie et moi partons pour un endroit dangereux et nous aurons besoin de protection.
– Où allez-vous ?
– Les ruines d’Horakhis.

Un silence accueillit cette information. Si le mercenaire était surpris, il n’en montra aucun signe.

– Ces ruines ne sont pas seulement dangereuses, finit-il par répondre, elles sont également maudites. Pourquoi vouloir aller là-bas ? Si ce sont les rumeurs de trésors qui vous motivent, je vous conseille de renoncer tout de suite.
– Ma maîtresse est une prêtresse sacrée ! intervint Hameti d’un ton scandalisé. Elle n’a que faire de l’or ! Nous voulons retrouver le Hiéroglyphe Ori–
– Ça suffira comme ça Hameti, coupa la Thaumaturge d’une voix sèche. Mercenaire, mes raisons ne regardent que moi. Tout ce que vous avez besoin de savoir, c’est que je souhaite aller à Horakhis pour y trouver un objet précis et repartir. Je suis prête à vous payer généreusement : un deben d’or par semaine d’expédition ainsi qu’une prime de quarante debens d’or au retour. Qu’en dites-vous ?

Le guerrier ne répondit pas immédiatement. Difficile de deviner ses pensées avec ce masque sur le visage. « Autant essayer de négocier avec une statue, songea Hameti. »

– Un deben d’or par semaine, dit-il enfin, et une prime de quatre-vingt debens d’or à payer maintenant.
– Quatre-vingt ! s’étrangla Hameti qui ne pouvait retenir son indignation, mais c’est insensé !
– Je les vaux largement. Vous ne trouverez pas de meilleur guerrier que moi à Nebt-Het. Vous connaissez ma réputation : je n’ai qu’une seule parole. Et enfin, si vous êtes venues me voir, c’est que vous savez probablement que je suis déjà allé à Horakhis. Quatre-vingt debens pour que je retourne dans cette cité de malheur. C’est à prendre ou à laisser.

Djesa la Thaumaturge fixa le guerrier du regard. Elle réfléchit à la fortune que représentaient quatre-vingt debens, puis elle songea aux célèbres exploits du mercenaire. Et elle prit une décision.

* * *

Ka-Hotep pataugeait dans l’eau jusqu’à la taille et se frayait un chemin parmi des lotus en tenant fermement son bouclier et son khépesh en main. Aussi improbable que cela puisse paraître, il y avait un bassin, rempli d’eau fraîche et de nénuphars, dans une ville en ruines, à moitié ensablée et située en plein désert. Ce genre d’incongruité ne surprenait même plus le mercenaire. Il en avait vu tant d’autres.

Il lui fallait entrer dans un ancien temple délabré pour y chercher des rouleaux de papyrus poussiéreux. L’un d’entre eux renfermait peut-être le fameux Hiéroglyphe Originel tant convoité par la Thaumaturge. Hélas, l’entrée principale de l’édifice était effondrée et Ka-Hotep n’avait pas d’autre choix que de passer par le bassin situé derrière le bâtiment. Ça sentait le piège à plein nez. Le guerrier marchait très lentement dans l’eau, en faisant le moins de remous possible, les cinq sens à l’affût. Il priait intérieurement pour qu’aucun archer (vivant ou non) ne soit caché dans les ruines et le prenne pour cible en cet instant.

« Courage, se dit-il mentalement, tu y es presque. Encore six mètres jusqu’au bord du bassin. »

« Cinq mètres. »

« Quatre mètres. »

Puis Ka-Hotep vit le piège. Entre deux îlots de nénuphars, sous l’eau, un crocodile nageait dans sa direction. Ou plutôt le squelette animé d’un crocodile.

– Par tous les dieux, grommela-t-il entre ses dents tout en levant son arme. Je savais que je n’aurais jamais dû remettre les pieds dans cette ville maudite…